C’était un chêne vieux, l’avait plus de cent ans.
Il en avait connu des hivers, des printemps,
Renaissant chaque année à la sève nouvelle,
En donnant plus d’ombrage, et des feuilles plus belles.
Il était des oiseaux le refuge béni,
Et quand venait l’avril, à la saison des nids,
Fraîchement reverdi par Madame Nature,
Il berçait dans ses bras les frêles créatures

.Les premières amours s’y donnaient rendez-vous,
Échangeaient des serments sous son feuillage doux,
Et sur son tronc noueux, pour leur porter bonheur,
Ils s’en venaient graver leurs prénoms dans un cœur.
Il était pour beaucoup symbole de beauté,
Il portait dans ses flancs toute l’éternité.  Et puis, un certain soir, 

l’homme fit un discours.
-« Il cache le soleil, il nous vole le jour,
Il a assez vécu, tient beaucoup trop de place,
Il faut le supprimer, il faut que ça se fasse.
Ce sera cent fois mieux, pour la communauté,
De construire un parking quand il aura sauté.»-Alors, ils sont venus. 

Le chêne centenaire
A combattu longtemps la hache meurtrière.
Puis torturé, vaincu, renonçant à la vie,
S’est abîmé au sol dans un cri d’agonie.
Bien sûr, ils l’ont construit, leur parking. Mais vois-tu,
D’aucuns pensent encor au géant abattu,
Et sur le ciment froid, là où battait son cœur,
Il y a chaque jour un gros bouquet de fleurs.

   Renée  Jeanne Mignard 

 

                 

La Ronflette

 

Ça commence d’abord  par un tout petit bruit,
Un doux frémissement, un léger friselis.
Puis, petit à petit, ça enfle crescendo.
L’heureux mortel qui dort, bien à plat sur le dos,
Respire un peu plus fort, sa poitrine se gonfle,
Sa bouche se détend, et c’est parti…. il ronfle !

Son aimable moitié, allongée près de lui,
Elle bien éveillée, ainsi que chaque nuit,
Croit, pour y remédier, avoir tout essayé.
Les soupirs éloquents, les poings dans l’oreiller,
Le corps sur le côté, le nez pincé, les gifles,
Alors à bout de nerfs, excédée, elle siffle !

Ça s’arrête un moment, mais bientôt, ça repart.
Et la pauvre victime, épuisée, l’œil hagard,
N’a pas d’autre recours, afin d’y échapper,
Que d’aller au salon choir sur le canapé.
Cependant qu’au dehors se lève le soleil,
Elle sombre, elle aussi, dans un profond sommeil

C’est alors que l’époux, frais et dispos déjà,
La réveille et lui dit : « Qu’est-ce que tu fais là ?
Pourquoi, ma douce amie, faire ainsi chambre à part ?
Aurais-tu fait, dis- moi,  un vilain cauchemar ?
Quant à moi, je n’ai pas dû bouger de la nuit.
Si tu savais, chérie, comme j’ai bien dormi .

 

Renée Jeanne Mignard

 

 

Le Coquillage

 

Alors que décembre appareille


Pour les frimas de l’âpre hiver,
Mets le tout contre ton oreille,
Tu entendras chanter la mer.
Peut-être s’en vient-il des lointains insondables
D’une île bleu d’azur, au rivage argenté ?
Roulé sur les galets, échoué sur le sable
Pour les yeux éblouis d’un enfant de l’été ? 

Il garde au plus profond de sa gorge opaline
Les troublantes senteurs d’une plage au levant,
Doucement caressée par la vague câline,
Qu’il a emprisonnée pour t’en faire présent.
Ce soir si point tu ne sommeilles,
Attristé par le sombre hiver,
Applique le sur ton oreille,
Tu entendras chanter la mer.  

Renée Jeanne Mignard

Sous le grand chapiteau d’un cirque de province,
Pailleté, embrasé par l’or des projecteurs,
Au milieu de la piste, une silhouette mince
Attire le regard de tous les spectateurs.

Crâne de carton peint, touffe de cheveux roux,
Gros nez rouge d’api et pommettes vermeilles,
Bouche cernée de blanc fendue jusqu’aux oreilles,
C’est Monseigneur le Clown qui paraît devant vous.
Un pantalon trop long plisse sur ses chevilles.
Du veston étriqué aux revers bien trop grands
S’échappe un vieux foulard, misérable guenille,
Qui jusqu’à ses genoux pend lamentablement.

Ses souliers sans lacets baillent de la semelle
Et le font trébucher sitôt qu’il fait un pas.
Le joli numéro qu’il vient de faire là !
Il sait jongler, siffler, jouer du violoncelle,
Du cor, de la trompette et du bandonéon,
Fait de l’acrobatie sur un petit vélo,
Maintient en équilibre un énorme ballon
Qui bondit drôlement sur un mince jet d’eau.

Il casse des assiettes et fait le grand écart.
Roulement de tambour, voici l’apothéose,
Et quand dans un grand cri, tout le public explose,
On lit dans ses yeux doux alourdis par le fard
Beaucoup d’étonnement et de reconnaissance,
Comme s’il s’excusait d’être tant applaudi.
Puis il quitte à regret les grands et les petits,
Sur un dernier accord, un dernier pas de danse.

Merci, Monsieur le Clown, Auguste attendrissant.
Qu’à l’usure du temps, ton étoile subsiste.
Nous pourrons rire encor à tes jeux innocents.
Et jusqu’à te revoir, salut ! Salut, l’artiste 
!

 

 

 Renée Jeanne Mignard


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